L’Aïd al-Adhâ : quand une institution survit à son âme
May 26, 2026
Réflexion sur le projet mohammadien, la consommation et une crise contemporaine du sens
Une image qui dérange
À l’approche du ʿAïd al-Adhâ, nous sommes bombardés de cartes postales électroniques, de vidéos, de graphiques et d’images destinés à souhaiter une bonne fête.
Des moutons partout.
Parfois un mouton qui pleure parce qu’il a peur d’être mangé au méchoui. Parfois un mouton manipulé vers son destin. Parfois des personnes qui courent derrière un mouton. Parfois un mouton qui danse.
La créativité semble ne jamais s’arrêter. Mais honnêtement, je trouve cela ridicule. Et pas beau.
Hier, en conduisant sur l’autoroute, j’ai rencontré ces panneaux peut-être une vingtaine de fois. En toute honnêteté, quelque chose m’a profondément dérangé. Beaucoup d’émotions m’ont traversé : de la colère, de la honte, de l’indignation, de la pitié.
Mais surtout une question :
Pourquoi ?
Pourquoi est-ce devenu ainsi ?
Où est passé le sens ?
Je me rappelle qu’au début de certaines expériences intérieures qui ont précédé une forme d’éveil, je regardais autour de moi le jour du ʿAïd et une question revenait sans cesse :
« Il est où Dieu dans tout ça ? »
Parce que cette fête, telle qu’elle était vécue autour de moi, ne sentait pas le Divin.
Elle avait plutôt l’odeur de l’excès.
Je me rappelle que lorsque j’étais enfant, le jour de l’Aïd était une journée où l’on mangeait énormément de viande. Puis les congélateurs se remplissaient. Puis, pendant une ou deux semaines, on continuait à manger de la viande quotidiennement.
Oui, il y avait du partage. Mais de moins en moins.
Et aujourd’hui, ces images qui circulent partout me donnent parfois l’impression de raconter une histoire plus profonde : celle d’un symbole qui a survécu à son âme.
Le projet mohammadien : une ingénierie de transformation sociale
Nous avons souvent tendance à regarder les institutions religieuses comme des règles tombées du ciel qu’il faudrait reproduire mécaniquement.
Comme s’il existait des obligations divines dépourvues de logique qu’il faudrait simplement exécuter.
Mais lorsque je regarde le projet mohammadien, je vois quelque chose de très différent.
Je vois une véritable ingénierie de transformation sociale.
Je vois une créativité remarquable dans la manière de bâtir une société de paix, d’harmonie et de communion organique.
Le projet du Prophète n’était pas de forcer les gens à partager. Il ne cherchait pas à imposer une redistribution par la contrainte. Il cherchait quelque chose de beaucoup plus subtil et beaucoup plus intelligent :
Créer des occasions
Créer des dynamiques
Créer des institutions
Créer des habitudes humaines capables de produire davantage de partage
La Zakât, Zakât al-Fitr, le partage durant Ramadan, le dixième jour de Muharram, l’encouragement constant à donner, à nourrir, à prendre soin des autres : tout cela participait d’une même logique.
Le projet de al-Imân n’était pas un projet de croyance.
Al-Imân n’avait pas pour objectif de produire une adhésion mentale ou identitaire, mais plutôt d’établir une confiance mutuelle, une paix universelle et une harmonisation sociale.
Il cherchait à réduire certaines fractures humaines et à créer davantage de cohésion, davantage de paix et davantage d’équilibre au sein de la société.
Le Hajj : une école de désappropriation
Le Hajj lui-même participait à cette logique.
Mais nous avons peut-être fini par oublier ce qu’était réellement le Hajj.
Le Hajj n’était pas censé être une visite touristique de quelques pierres, de quelques ruines ou de quelques lieux historiques.
Le Hajj était une école.
Une école de désappropriation.
Une école de détachement.
Une école de retour à la source.
Une école où l’être humain apprenait à se détacher des appartenances, des privilèges, des identités et des appropriations.
Le Prophète a dit :
al-hajju ʿajju wa thajju
Le Hajj est rencontre humaine et partage
Les pèlerins apportaient avec eux ce qu’on appelait hady : des animaux destinés à être offerts afin de nourrir les habitants de La Mecque ainsi que les plus pauvres.
Une partie de cette viande était ensuite séchée sous forme de Qadîd afin d’être conservée comme réserve alimentaire.
Je me rappelle ce récit où une personne était intimidée devant la présence du Prophète.
Il lui répondit :
« Je ne suis qu’un homme simple, fils d’une femme simple qui se nourrissait de Qadîd. »
Il y a une immense intelligence sociale derrière cela.
Le Prophète ne produisait pas simplement des rites.
Il produisait des institutions capables d’orienter une société.
Le ʿAïd al-Adhâ devait prolonger cette dynamique au-delà du pèlerinage.
Même ceux qui ne se rendaient pas au Hajj pouvaient rejoindre son esprit.
L’offrande avant le sacrifice
Je préfère d’ailleurs le mot offrande au mot sacrifice.
Car dans une philosophie d’Ihsân, le Divin n’est pas séparé.
Le Divin est à chercher chez l’autre.
La quête du Divin n’est autre que la quête du service à l’autre.
On chemine vers le Divin lorsqu’on sert l’autre, lorsqu’on partage avec l’autre.
Le cœur du projet n’était pas l’animal.
Le cœur du projet était la relation humaine.
À l’époque du Prophète, et encore aujourd’hui dans plusieurs régions rurales du monde, la logique entourant la viande était profondément différente de celle que nous connaissons aujourd’hui.
Les bêtes vivantes pouvaient être vendues. Mais la viande, elle, ne se vendait pas.
Elle était tellement estimée qu’elle était considérée comme quelque chose de noble. Elle ne circulait qu’à travers le partage.
Lorsqu’une personne partait à la chasse, elle partageait.
Lorsqu’une personne faisait une offrande, elle partageait.
Une famille nourrissait une autre famille.
Des amis se nourrissaient mutuellement.
Les riches partageaient entre eux, tandis que les plus pauvres devaient souvent attendre un mariage ou une grande occasion pour pouvoir prendre part à cette abondance.
L’une des intelligences du projet mohammadien fut précisément d’introduire les plus démunis dans cette dynamique de partage afin qu’ils aient eux aussi leur part dans cette grâce collective.
Il ne s’agissait pas simplement de donner quelque chose à manger.
Il s’agissait de les réintroduire dans une circulation humaine, relationnelle et sociale dont ils étaient souvent exclus.
Je me rappelle moi-même avoir connu en Tunisie certaines familles qui ne mangeaient véritablement de viande qu’une seule fois par année.
Même la classe moyenne, lorsque j’étais enfant, mangeait plutôt de la viande une fois par semaine.
Même les riches n’en mangeaient pas quotidiennement.
D’une société du partage à une société de consommation
Mais nous vivons aujourd’hui dans une société où presque tout finit par être absorbé par une logique de consommation.
Les fêtes elles-mêmes deviennent des événements économiques.
Le ʿAïd semble progressivement être devenu une autre occasion de consommation.
Avec une différence importante :
ici, nous ne parlons pas simplement d’objets ou de biens matériels.
Nous parlons de la consommation de viande.
Nous parlons d’êtres vivants qui sont égorgés massivement durant une seule journée.
Le centre de gravité semble avoir changé.
Ce n’est plus le partage qui compte.
C’est la consommation.
C’est le privilège.
C’est le fait de pouvoir faire comme les autres.
Parfois poussé par un complexe de supériorité.
Parfois poussé par un complexe d’infériorité.
Aujourd’hui encore, on voit des personnes qui n’ont pas les moyens s’endetter afin d’acheter un mouton.
Non pas nécessairement dans une logique d’offrande ou de partage.
Mais parfois simplement pour ne pas se sentir inférieures aux autres.
Les enfants disent :
« Les autres ont un mouton. Nous aussi nous voulons un mouton. »
Dans certains contextes, ne pas posséder de mouton devient presque une honte sociale.
Une pratique qui devait réduire certaines fractures sociales finit alors parfois par les renforcer.
Quand les formes dévorent leur âme
Le problème n’est pas le rituel.
Le problème n’est pas non plus les exceptions — ces familles ou groupes humains qui vivent encore cette pratique avec profondeur et générosité.
Le problème est plus profond.
À travers l’histoire, les prophètes, les sages, les hommes et femmes intelligents n’ont cessé d’inventer des méthodes, des outils et des institutions créatives afin d’aider une dynamique de transformation sociale vers davantage de conscience.
Puis progressivement, le poids de la mort finit par l’emporter sur la force de vie.
L’ego collectif récupère ces projets.
L’ego ne cherche plus à se dépasser.
Il cherche à être meilleur que les autres.
À faire mieux que les autres.
À être plus privilégié que les autres.
Et les institutions deviennent alors parfois plus importantes que les principes qu’elles étaient censées servir.
Le plus dérangeant est peut-être le manque de conscience et d’effort de conscientisation de certaines autorités religieuses et spirituelles.
Par peur de déranger.
Par attachement au status quo.
On préfère parfois maintenir une médiocrité devenue norme plutôt que regarder une crise dans les yeux.
L’être humain n’est pas démuni
Revenir au pourquoi devient alors essentiel.
Pourquoi y avait-il le Hajj ?
Pourquoi y avait-il cette fête de l’offrande ?
Pourquoi ces institutions ont-elles été créées ?
Il n’existe pas quelque chose qui s’appellerait une obligation divine dépourvue de logique.
Les préceptes possèdent une sagesse sociale, spirituelle et humaine.
Et si un outil ne parvient plus à produire ce pour quoi il avait été conçu, alors nous devons avoir le courage de penser à d’autres outils.
Nous sommes des êtres humains intelligents.
Nous ne sommes pas démunis.
Nous ne manquons pas de créativité.
Il est possible d’imaginer des alternatives.
Si le but était le partage, d’autres formes de partage sont possibles.
Si le but était la gratitude, d’autres formes de gratitude sont possibles.
Si le but était de vivre une paix universelle, alors d’autres institutions capables de porter cette paix peuvent être imaginées.
Il n’y a rien de mal à reconnaître qu’une institution peut être affaiblie, altérée ou vidée de son sens.
Le Qor’an lui-même montre plusieurs exemples où les temps se succèdent et où de nouvelles institutions apparaissent lorsque les formes deviennent plus importantes que les réalités qu’elles étaient censées servir.
Car le problème n’a jamais été les institutions.
Le problème commence lorsque nous commençons à servir les formes au lieu de servir l’âme qui leur a donné naissance.
Le but n’a jamais été d’adorer des formes figées.
Le but a toujours été de servir l’âme d’un projet vivant.
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Si tu souhaites développer une relation plus personnelle et plus profonde avec l’esprit prophétique et exprimer ta reconnaissance envers lui, il est recommandé de prendre une respiration profonde et de ressentir sa présence chaque fois que son nom est mentionné. Tu peux réciter une courte prière ; plusieurs formules existent. L’essentiel n’est pas dans les mots prononcés mais dans la conscience et la présence. Je recommande que, de temps à autre, lors de la première ou de la dernière mention, tu récites intérieurement ou à voix douce : « Que son âme soit éternellement bénie, que son esprit continue d’être nourri et que je demeure connecté(e) à lui. »
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